Deus ex machina

Dans le langage courant, l’expression s’applique aussi à un élément qui arrive par surprise et qui résout un problème bloqué jusque là.

Je n’ai jamais autant de chance que quand je suis dans la merde la plus complète. C’est vraiment étonnant et c’est comme ça depuis que je suis tout petit.

Il paraît que la chance est plus forte quand on y croit. Je ne crois à ma chance que quand ça ne va pas, que lorsque j’en ai impérativement besoin.

Je vais être mignon, je vais vous raconter une histoire, tout à fait authentique, qui m’est arrivée.

Vacances à Londres chez la compagne de mon père, dans un hôtel particulier somptueux. Ils étaient sortis dîner, à leur retour je suis réveillée par des cris, grosse dispute, mon père part et lui dit qu’il reviendra me chercher demain. Je suis trois étages au-dessus, fais mes bagages, je vais chercher les écharpes en pashmina de mon père, dans sa penderie. Puis attends dans mon lit. Il monte doucement récupérer le téléphone portable qu’il m’avait laissé, comme à chaque fois qu’il partait le soir. Il me regarde : « Tu dors pas toi ?« , « Non, je viens avec toi« . J’avais 10 ans.

Trottoir. Il m’apprend que ma belle-mère, d’habitude si gentille et si douce a un problème avec l’alcool et que ce soir c’est allé trop loin, une fois de trop.

Fin d’une histoire d’amour pour lui, aventure pour moi. Il était 3 heures du matin et nous n’avions ni argent, ni clef de Mercedes. Juste deux billets d’Eurostar dans la poche, pour deux jours plus tard. C’était vraiment, vraiment la merde.

Moi, j’étais détendu, il faisait froid, mais je n’avais pas peur, dans les situations délicates, je suis toujours calme, comme shooté, mais avec le cerveau qui fonctionne à 200 %. Dans la neige il y avait une enveloppe grise trempée et froide. Dans l’enveloppe, que j’ai ramassé et ouverte : deux billets de 100 livres (1000 francs à l’époque). Moi j’étais comme dans un rêve.

Une chambre d’hôtel un peu miteuse et un petit déjeuner copieux plus tard nous rentrons vers Paris avec des billets échangés. On parle de l’enveloppe, il me dit que c’est normal, qu’on a une bonne étoile et que quand il était journaliste de guerre pour Paris Match elle lui a sauvé la vie, plusieurs fois, toujours au dernier moment, toujours avec de petits détails. Je suis fasciné.
Je n’ai commencé à raconter cette histoire que plusieurs années après qu’elle me soit arrivée. Je l’ai toujours considérée comme intime et secrète : ce soir ou le hasard, ou la chance m’ont permis de ne pas dormir dans la rue et de passer un des premiers moment privilégié avec mon père.

Et si aujourd’hui j’en ai exactement huit en tête, c’était mon premier Deus Ex Machina, ma première rencontre avec cette chance insolente et capricieuse, qui ne se pointe que lorsque c’est vraiment la merde.

Une fois j’ai pensé que le jour de ma mort, je n’aurais pas peur, grâce à l’intime conviction qu’au dernier moment, je m’en sortirai.