Blog de cancéreux

L’affaire Salomé fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps et m’a permis de découvrir une nouvelle blogosphère alternative : les blogueurs malades.

De tout ce que j’ai pu observer sur la toile, cette dernière découverte est de loin la plus sinistre.

Le principe est simple : un blogueur raconte le calvaire d’une maladie grave, jour après jour, et en général une communauté de soutien se forme autour de lui. Cet acte qui – aux premiers abords – semble beau et sincère, s’est révélé à mes yeux comme plus que nauséabond.

Il est délicat de s’exprimer sur la condition d’un malade et ma démarche est peut-être aussi méprisable que la leur, mais j’aimerais lever le tabou et vous donner mon avis.

Qu’est-ce qui peut bien motiver un(e) cancéreu(se) à ouvrir un blog relatant sa maladie ? La solitude, pour ceux qui n’ont personne d’autre à qui en parler, c’est certain, mais aussi l’exhibitionnisme et la vanité. Tous les blogueurs sont narcissiques, c’est une constante. Ceux qui aiment simplement écrire peuvent garder leur textes pour eux ou les partager avec leur proches, seulement ceux dont l’avis compte. Lancer ses textes en pâture à tous les inconnus qui prendront le temps de les lire, c’est aimer être regardé, vu, critiqué et jugé.

Les profils de blogueurs cancéreux que j’ai pu voir sont tous semblables, souvent des mères de familles, classe moyenne, qui racontent au fil des billets leur perte de cheveux, la pose des cathéters, la douleur de la famille, souvent avec un certain humour, un peu maladroit, jamais vraiment drôle, mais à la platitude pardonnée. Le blogueur cancéreux n’a rien d’original au final, il offre juste le récit d’un calvaire banal, qu’on a tous vécu, au mieux au travers d’un proche. Mais on ne peut pas vraiment le haïr, ni le mépriser, car il vit malgré tout une situation traumatisante et que dans ces moments-là, chacun a le droit de chercher le réconfort là ou il le veut.

Vient ensuite la « communauté », en l’évoquant, je me crispe.

Ils sont des centaines, parfois des milliers à lire ces blogueurs, à les regarder souffrir. C’est tellement divertissant de regarder les autres en chier, on se sent bien après, notre vie semble belle et nos soucis futiles. Mais il y a ceux qui n’assument pas ce rôle de spectateurs pervers, alors ils s’impliquent et déclenchent par leur présence et leurs commentaires un terrible engrenage huilé de bons sentiments, de mensonges et de mal-être.

Le premier vecteur de communication avec le cancéreux, c’est les commentaires. D’abord un peu de soutien et finalement on veut en savoir plus, on demande des détails, on plaint, on pleure, on prie. Puis les plus assidu(e)s prennent des nouvelles par téléphone, envoient de l’argent et créent des événements pour montrer leur implication. Ils ont une nouvelle raison de vivre, ils servent à quelque chose.

Des petites gens en bonne santé regardent des petites-gens malade, chacun prend de l’importance, existe un peu plus chaque jour dans les yeux de l’autre. Personne n’est fondamentalement sincère, mais la cause est aussi noble que tabou. Qui aura l’audace de critiquer un cancéreux ? Qui oserait remettre en cause la sincérité de l’implication de ceux qui le soutiennent  ? Un sacré connard sans doute ! Et pourtant, moi je n’y crois pas deux secondes, désolé. Je pense que c’est du flan tout ça, qu’un cancéreux n’a pas plus de chance de s’en sortir en racontant sa douleur à des inconnus et que de l’autre côté de l’écran, la pitié des lecteurs n’est pas saine.

Finalement, un rapport de force s’est créé, une concurrence est apparue, parmi ces gens qui ont les avantages des attention-whore, sans les inconvénients. Parmis ces blogueurs protégés du jugement par le triste et le pathétique.

Un jour une gamine un peu plus seule et un peu plus intelligente que les autres s’est mise à envier ces blogueurs qui vont mourir. Aujourd’hui son masque est tombé. Une nouvelle communauté s’est formée, constituée par les mêmes personnes qui la soutenaient et l’adoraient il y a quelques semaines. Maintenant ils sont juste nourris par la haine de s’être fait berner mais communiquent entre eux, s’échangent des anecdotes… Dans cette histoire, le vrai visage de tout le monde a été révélé, les gens ont arrêté de mentir.

Il ne reste plus que des pauvres gens et un peu de gerbe sur le tapis de mon bureau.